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Entretien : Saïd Sadi au Soir d’Algérie : «Avril 1980 doit devenir un référent nord-africain»

Posté par rcdbrto le 15 avril 2015

Propos recueillis par Nacer Belhadjoudja
INTERVENTION DE SAID SADI AU FORUM DE LIBERTÉ DU 25 FÉVRIER 2014Saïd Sadi fut à l’origine de la grève générale du 16 avril 1980 qui fit basculer le Printemps amazigh dans sa dimension historique. Il nous livre son sentiment sur ce qu’il considère comme «l’acte de naissance des luttes démocratiques menées par la voie pacifique». 

Le Soir d’Algérie : Vous vous apprêtez à republier votre livre Algérie, l’échec recommencé. Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Saïd Sadi : Ce livre a été écrit dans les prisons de Lambèse et El-Harrach. Il a été édité dans sa version brute avec un faible tirage. Les 4 500 exemplaires se sont écoulés en moins d’un mois, accaparés par le collectif militant ; le grand public n’a pu y accéder. Moi-même pris par ailleurs, j’avais un peu oublié cet ouvrage. Jusqu’au mois de novembre 2014, quand un jeune éditeur que je ne connaissais pas est venu me voir pour me demander de le rééditer. Naturellement, je lui ai demandé pourquoi il voulait publier un témoignage qui remonte à une trentaine d’années ? Il m’a répondu, sans hésiter, que «ce livre fait partie de ceux qui ont changé sa vie» ! Sur-le-champ, j’avoue avoir été un peu surpris par cette confession. 
Mon interlocuteur a fini par me persuader quand il ajouta : «Si nous ne témoignons pas sur ce que nous avions vécu, Avril 1980 risque de subir les manipulations qui ont dégradé le roman de la guerre de libération.» 
Je me suis alors employé à alléger le texte de quelques lourdeurs de style sans rien ajouter ni retrancher quant au fond. J’ai rédigé un avant-propos contextualisant les événements en y ajoutant une cinquantaine de notes précisant certains faits que le temps a pu voiler. Des documents, inédits pour certains, accompagnent cette nouvelle présentation. Cette analyse du système politique algérien apporte aussi une somme d’informations factuelles qui, je l’espère, permettront à la jeunesse d’avoir à sa disposition des repères utiles pour la construction de sa mémoire et, pour ceux qui y travaillent, des matériaux fiables pour étudier au plus près cette histoire singulière. 

Nous sommes à la veille de la commémoration du 35e anniversaire du Printemps amazigh dont vous fûtes un des principaux animateurs. Que ressentez-vous aujourd’hui ?

Un sentiment de fierté et de responsabilité. Fierté, car nous avons été une génération qui a su prendre ses responsabilités dans un univers de peur, de renoncement ou, malheureusement, de corruption des élites pour assumer la revendication amazighe et les libertés démocratiques sans lesquelles le pays ne peut avancer. En plus de la censure, la fatigue avait épuisé les anciens maquisards. Beaucoup ne s’étaient pas remis du coup de force de l’armée des frontières qui a ruiné tous les rêves dès le lendemain de la guerre. J’éprouve aussi un sentiment de responsabilité, car quand je lis ce qui se dit ou s’écrit sur avril 1980, je saisis combien l’interpellation de mon jeune éditeur est légitime. Notre devoir est d’être vigilants, car notre mission impérieuse est de veiller à ce que ce grand moment de l’Algérie indépendante soit protégé des falsifications. 

D’aucuns se posent aujourd’hui la question de savoir comment on pouvait lutter contre un parti unique omnipotent ?

Je peux vous parler de ce dont j’ai été personnellement acteur ou témoin. Et c’est bien là notre rôle premier si nous voulons continuer à être utiles. 
Au début, le plus dur était d’avoir des repères. Il était difficile d’obtenir des témoignages sur la guerre de libération et encore plus sur la crise de 1949 dont on paie aujourd’hui les terribles conséquences. Seuls quelques hommes ont assumé ce devoir d’accompagnement. Mouloud Mammeri et Kateb Yacine, qui ne s’entendaient pas du tout sur le plan politique, avaient réussi à se respecter et nous aider à voir un peu clair dans une indépendance confisquée et détournée de ses objectifs. Il fallait trouver le temps et les méthodes pour approcher les témoins directs de la guerre. C’est comme cela que, personnellement, j’ai pu m’entretenir et, en certains cas, développer des relations de confiance avec des hommes comme Ouamrane, Omar Oussedik, Ali Yahia, Mebrouk Belhocine, M. S. Mazouzi, le colonel Khatib, Ben Tobbal, Omar Boudaoud, le colonel Boubnider, le commandant Azzedine, le commandant Moussa d’Oran… qui vivaient tous en Algérie mais se tenaient en retrait de la vie publique. Par ailleurs, certains de nos camarades de Ben Aknoun, partis poursuivre leurs études en France, développaient des activités à l’université de Vincennes dans le prolongement de ce qu’avait fait l’Académie berbère. Eux avaient les moyens et les opportunités d’accéder à des documentations qu’ils nous faisaient parvenir car tout était censuré en Algérie.
Voilà un peu le climat général dans lequel nous évoluions. Il nous fallait vaincre la peur car la question amazighe avait été diabolisée et la sécurité militaire pesait sur une société terrorisée. 

Concrètement, comment se faisaient vos activités ?
Nous étions très peu nombreux au départ. Nous commencions par des activités culturelles très simples. En ce qui me concerne j’avais pu lancer une revue ronéotypée Taftilt dès mon arrivée à l’université en 1968. Par la suite, j’animais quelques émissions de «combat» sur la chaîne kabyle où nous avions constitué un groupe qui s’élargissait d’année en année. C’est là que j’ai connu Cherif Kheddam, Ben Mohamed, Madjid Bali, Bacha Boukhalfa ou Mohamed Guerfi… Ensuite, j’ai pu convaincre quelques amis et nous avions lancé le cercle de culture berbère de Ben Aknoun où j’ai pu faire venir en 1969 Taos Amrouche quand Boumediène lui a interdit de se produire au Festival panafricain. Des militants comme Mohia, Hend Sadi, Ramdane Achab ont animé la structure avec des collectes d’ouvrages mis à la disposition des étudiants et nous avions organisé des conférences avec notamment Mouloud Mammeri, Mahfoud Keddache… Un jour j’ai vu Cherif Kheddam et je lui ai demandé de m’aider à organiser un gala kabyle à la cité universitaire. La chose ne s’était jamais faite auparavant. Malgré cela, il a tout de suite dit oui et depuis, ces manifestations se sont banalisées. Mais nous débordions de la cité universitaire car le cours de Mouloud Mammeri que nous avions initié avec un tout petit nombre avait fini par être un grand lieu de rencontres et de débat. C’est là que j’ai mieux connu Idir, Chaker, retrouvé Lounaouci et beaucoup d’autres. Un peu plus tard, Ferhat est arrivé à l’université. Il habitait Kouba et il venait assister aux activités de Ben Aknoun. 
Il y avait une situation assez étrange. D’un côté Boumediène avait tout verrouillé, d’un autre nous lancions des chantiers sur tous les secteurs. Avec Madjid Bali et Ali Sayad, nous avions traduit et adapté, du français au tamazight, pour la radio la Colline oubliée de Mammeri. Quelque temps plus tard, instruit par l’action de Laïmeche Ali dans les années 1940 qui avait fait de l’action culturelle un outil majeur de sensibilisation, je m’étais attelé, avec Ben Mohamed et Arezki Si Mohamed, étudiant à l’Ecole de commerce, à la traduction — cette fois de l’arabe vers le tamazight — de la pièce de théâtre de Kateb Yacine, Mohamed prends ta valise. J’en avais confié la réalisation à mon cousin Mohand Aït Ahmed qui faisait des études d’art dramatique. Mohand Loukad, qui y joua le rôle principal, a donné à cette production une renommée qui a dépassé les frontières algériennes. Parallèlement, la chanson kabyle entamait sa rénovation artistique et générationnelle. Au début des années 1980, avec Achab, Hend Sadi, Chaker nous publiions clandestinement la revue trimestrielle Tafsut qui avait fini par avoir une réelle audience. Notre force, c’était notre enthousiasme. Il était plus fort que la propagande du parti unique. Il est important que les jeunes d’aujourd’hui sachent que ce sont toujours les activités de terrain qui construisent les destins car elles expriment et répondent, quand elles durent, à une demande populaire. Une cause avance quand chaque membre de la collectivité y apporte sa petite pierre.

Comment cette effervescence a-t-elle fini par devenir un courant politique et culturel ?
Je vous ai dit qu’à la fin des années 1960, nous n’avions pas d’idée préconçue. Nous savions que le système politique avait détourné le sacrifice d’un peuple. Nous savions aussi qu’à la fin des années 1940 des hommes comme Benai Ouali, Laïmeche Ali, Amar Ould Hamouda, M’barek Aït Meguellat, Saïd et Rachid Ali Yahia, Henine Yahia et d’autres, qui étaient à l’avant-garde du mouvement national, avaient été durement contrés pour avoir demandé, dans le PPA-MTLD, un débat pour une Algérie algérienne. Mais les détails de cette crise nous échappaient. Nous refusions un unanimisme doctrinal et culturel qui permettait à Boumediène de sévir par la propagande et la répression mais nous n’avions pas d’alternative organique à une revendication qui enregistrait rapidement une adhésion massive et active. Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que la nécessité de mieux organiser les énergies s’est imposée. Evidemment, envisager un redéploiement politique et organique n’était pas simple à cause, justement, du régime de Boumediène.

Quelles étaient les premières ou les grandes difficultés que vous deviez résoudre dans le contexte d’alors pour pouvoir vous structurer ?
Nous avions en face de nous trois problèmes simultanés. La violence du pouvoir qui paralysait tout. Il ne faut pas oublier que Boumediène avait fait assassiner Khider à Madrid en 1967 et Krim Belkacem à Frankfurt en 1970. L’action politique publique étant exclue, il fallait donc se résoudre à la clandestinité pour les décisions stratégiques. Le deuxième écueil à éviter était celui de la tentation de la violence qui pouvait être légitime. Il a fallu innover et intégrer le principe, inconnu dans la tradition algérienne, du combat pacifique. Naturellement, il n’y a aucun jugement de ma part à l’endroit de certains militants qui ont essayé de lancer des actions violentes. Nous y avions tous, à un moment ou un autre, pensé. Le troisième problème venait des différences d’opinions qui caractérisaient le mouvement et qui pouvaient être prétexte à des controverses dont le pouvoir pouvait jouer pour attiser des animosités. 
Nous avons donc constitué un noyau informel mais suffisamment déterminé qui oriente et impulse les stratégies les plus adaptées à la nature des nos revendications. C’est ce que l’on appelle une avant-garde et dans ce genre de situations historiques, il faut toujours un groupe qui prenne ses responsabilités. Caprice de la géographie et résonnance de l’histoire, comme en 1949, cette mission a été conduite par le groupe de Ben Aknoun.

Comment cela s’est-il fait pratiquement ?
Je raconte ces péripéties dans le livre par lequel vous avez introduit cet entretien. Après quelques contacts, nous avons vite compris que le Pags (le courant communiste) était définitivement installé dans le «soutien critique» avec Boumediène. Non seulement la question amazighe n’était pas dans ses «priorités nationales» mais pour lui, elle représentait un danger pour «la révolution». Cette hostilité n’allait pas tarder à s’exprimer contre nous dans des prises de position très violentes exprimées par ses journalistes et ses syndicalistes quand nous serons arrêtés en avril 1980. Le PRS (Parti de la révolution socialiste) de Boudiaf, alors d’obédience maoïste, essentiellement installé dans l’émigration, ne voyait pas non plus d’intérêt pour une question peu lisible dans la grille de la lutte des classes. L’extrême gauche considérait, à l’époque, la question amazighe comme une ruse «de la bourgeoisie». 
Nous avons alors pris langue avec Aït Ahmed en tant que groupe déjà constitué. Le contrat était simple. Nous relançons le parti en Algérie, mais à la condition que la question amazighe, évacuée en 1963, soit, cette fois, explicitement assumée. Cela n’avait pas été évident car le vécu, la sensibilité et l’expérience de notre génération par rapport à ce dossier n’étaient pas de même nature que ce que son parcours en avait retenu. Une fois l’accord conclu, j’ai repris la réorganisation du parti en Algérie qui était inexistant et j’ai proposé Saïd Boudaoud, un ancien de Ben Aknoun, pour l’émigration.Le deal a tenu jusqu’en avril 1980 quand Ait Ahmed nous a envoyé un émissaire de France, Rabah Lekadir, pour nous informer qu’il s’opposait à ce que son parti soit associé à des manifestations qui portaient sur des questions dont il estimait la portée et l’urgence accessoires ; ce qui, il faut le dire, était un peu la position de la plupart des hommes politiques encore en activité dans cette génération.

Comment a été déclenché avril 1980 ?
Il y avait un travail culturel qui impliquait toutes sortes de secteurs. Mais dans la clandestinité, le groupe FFS qui comptait une centaine de personnes (106 exactement ) en Algérie et en émigration initiait l’essentiel des programmations. C’est dans ce cadre que Hend Sadi et Ramdane Achab ont décidé d’inviter Mouloud Mammeri à animer une conférence à Tizi Ouzou le 10 mars 1980. L’interdiction sera durement ressentie. La décision d’organiser une marche d’universitaires a été prise sur place. Dépassé par la dynamique, le PAGS tenta d’infiltrer le mouvement par des slogans comme «Pour la charte nationale», «Vive les tâches d’édification nationale !» ou d’autres formules du même registre, autant de proclamations qui, aujourd’hui, peuvent faire sourire tant elles étaient étrangères à l’esprit du pluralisme politique et culturel du mouvement. Mais cette tentative fut sans grande importance sur l’élan général. Personnellement, j’essayai d’attirer l’attention pour que la mobilisation de la population, révoltée par l’annulation d’une conférence portant sur un thème aussi anodin que «Les poèmes kabyles anciens», ne retombe pas. Pour cela, il fallait que la contestation sorte du cadre estudiantin. J’avais déjà eu le temps de recruter et structurer un certain nombre de praticiens au FFS parmi lesquels Mouloud Lounaouci, Saïd Khelil, Idir Redad, Mohand Stiet, Rachid Halet, Ali Ouabadi… Le défunt Maâmar Berdous, Mouloud Khellil, Ahmed Aggoun et d’autres étaient chargés d’intervenir dans des secteurs comme les unités industrielles, l’éducation…

Donc toutes les actions lancées étaient décidées dans le cadre des structures du FFS ?

Au début, et pour l’essentiel, oui. Mais je vous ai dit qu’Aït Ahmed ne voulait pas de ce déclenchement. Il a été mis devant le fait accompli et les initiatives ont été prises par des collectifs ou des comités ad hoc. 
Avec Hend Sadi et Ramdane Achab, nous avions retenu l’idée d’une marche sur place quand la foule, stupéfaite, apprit l’interception de Mammeri. Arab Akinine et le défunt Djaffar Ouahioune, étudiants, portèrent l’idée auprès des comités de cité. Il y avait de rudes échanges, mais Aziz Tari, d’obédience communiste, et Djamal Zenati, d’extrême gauche, se sont associés à l’initiative malgré les divergences d’opinion. Sitôt la manifestation passée et l’université occupée, nous avions décidé d’investir aussi l’hôpital tout en veillant scrupuleusement à ce que les soins soient assurés. Plus tard, je suis parti avec Saïd Khelil à l’usine Sonelec où nous avions donné rendez-vous à des travailleurs d’autres entreprises pour installer le comité de coordination populaire. Dès lors, le mouvement était sur une autre trajectoire et dans une autre dimension. Dans les faits, le joint avec 1949 venait d’être réalisé. La problématique identitaire portée aussi par le monde du travail venait de franchir un palier qualitatif important. Elle était installée dans son essence politique avec l’idée qu’elle ne pouvait s’accomplir que dans une Algérie démocratique, d’où le couplage fusionnel de la revendication culturelle avec les libertés démocratiques. 

Comment a été vécue cette propagation qui, d’après ce que vous nous en avez dit, a surpris tout le monde ?
Une fois la dynamique lancée, nous savions que le temps nous était compté. Nous devions faire vite car nous savions que le pouvoir allait intervenir. J’ai demandé à Arezki Aït Larbi, que j’avais aussi recruté dans le réseau FFS d’Alger, de se tenir prêt pour une action dans la capitale et j’ai rédigé un appel à une marche pour le 7 avril qui devait faire écho avec une manifestation programmée à Paris par nos camarades mais qui avait été contenue par les autorités françaises qui ne voulaient surtout pas déplaire au régime algérien. Par la suite, toutes les tentatives de manifestation de solidarité envisagées à Paris seront interdites. Vous comprendrez pourquoi nous hésitons entre mépris et dérision quand on entend le pouvoir dénoncer le hizb França. Le fait est que le tract sera massivement diffusé dans les cités universitaires d’Alger. Là, j’aimerais rappeler que Mustapha Bacha qui était alors dans l’extrême gauche a aidé à l’organisation de la marche. Une des conditions de la réussite d’avril 1980 vient du fait que, malgré quelques regrettables dérapages où on dénonçait le FFS, alors dans la clandestinité, dans un système de parti unique lors des assemblées générales, des gens de sensibilités différentes ont accepté de conjuguer leurs efforts contre le pouvoir. Arezki About, fonctionnaire à l’université, ou Salem Djebarra, enseignant, n’étaient pas au ffs, mais ils se sont impliqués du mieux qu’ils le pouvaient. La manifestation d’Alger à laquelle j’avais invité Mammeri et Yacine qui n’avaient pas voulu s’y joindre, et avec du recul on les comprend, avait rassemblé environ 600 personnes à la place du 1er-Mai. Elle fut violemment réprimée mais son écho national et international était considérable. 
Néanmoins, le vrai problème était d’apporter la démonstration d’une adhésion populaire effective à la revendication amazighe. Après avoir pris contact avec quelques personnes actives dans la ville de Tizi Ouzou, où le pharmacien Aïche (un des membres du groupe de Ben Aknoun de 1949) et le bijoutier Nedir, paix à leur âme, jouaient un rôle capital grâce à leur moralité exemplaire, je compris qu’une sortie des citoyens dans la rue était impossible dans l’immédiat. La seule action politiquement parlante et qui n’expose pas la population adulte, encore marquée par la peur, serait une grève générale. C’est comme cela que, malgré des réticences compréhensibles, j’ai rédigé un appel à la grève générale du 16 avril qui fut suivie partout, y compris par les fonctionnaires de la wilaya. La résignation post-indépendance venait d’être vaincue. Le reste est connu. J’en ai longuement parlé dans le livre qui va sortir.

Vous nous avez parlé des villes. Qu’en est-il de la population rurale ? Comment suivait-elle les événements ? 
J’ai parlé ici de ce que j’ai vécu directement. Le pouvoir a perdu un temps précieux que nous avions exploité au mieux et les villages les plus reculés étaient gagnés à la cause au bout de seulement quelques jours car depuis des années, le travail de proximité des étudiants et des lycéens avait préparé le terrain. Chaque lycée, chaque hameau s’organisait et lançait ses propres manifestations. Outre les campagnes, il y avait aussi l’émigration en connexion permanente avec le pays qui relayait et amplifiait à l’étranger le combat malgré les obstructions du gouvernement français. En fait, nous avions traduit le précepte de Ben M’hidi. Nous avions jeté la Révolution dans la rue et le peuple s’en est saisi.

Quel regard portez-vous sur le bilan d’avril 1980 ?
Je le redis en toute simplicité, avril 1980 est l’acte de naissance des conquêtes démocratiques par le combat pacifique. Les acquis sont immenses. Les enseignes en tamazight sur le fronton des sièges des communes sont des conquêtes du Printemps amazigh. Symboliques, ces signes sont une défaite du monolithisme qui a stérilisé l’Algérie. J’ai été invité l’été passé dans l’Akfadou, haut lieu de la lutte pour l’indépendance. Tous les panneaux de signalisation sont écrits dans les trois langues et j’ai remarqué les inscriptions en tamazight sont exécutées dans une parfaite transcription grâce au dévouement de militants associatifs. 
Le combat pour les droits de l’homme est le prolongement des mêmes luttes. La dénonciation de la confiscation de l’histoire par les enfants de chouhada est aussi une déclinaison d’avril 1980… Il m’est arrivé de voir des débats télévisés dans la campagne présidentielle de 2014, si on peut appeler cela une campagne. Comme tous les Algériens, j’ai constaté que la télévision publique qui nous avait dénoncés comme des traîtres à la nation a été obligée d’associer la langue amazighe à l’arabe dans les panneaux de ses studios. Dans d’autres régions amazighophones des groupes se forment et se mobilisent pour l’officialisation de la langue amazighe dans un moment crucial de l’histoire politique du pays.
Avril 1980 a introduit la culture de la lutte pour l’émancipation démocratique par opposition aux affrontements menés pour la confiscation du pouvoir. C’est une pédagogie importante : apprendre à se battre pour des perspectives historiques qui peuvent demander du temps pour se réaliser. On note que ces pratiques gagnent en audience. On l’a vu à Ouargla, au M’zab et récemment à In Salah. Des jeunes s’organisent dans la durée et autour de valeurs et pas uniquement pour des problèmes de conjoncture, même si ces derniers ont aussi leur importance. Il y a comme un paradoxe. Le mouvement qui a le plus irrigué les luttes sociales est celui qui a le moins impacté la structure du pouvoir. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Avril 1980, qui a transformé la société, est incompatible avec le système.
Les acquis démocratiques directs et indirects du Printemps berbère sont immenses. Sans compter la résonance de cette épopée au Maroc, en Libye et, depuis quelque temps, même en Tunisie. On ne l’a pas encore formellement admis mais avec le retour de Mohamed Boudiaf, Avril 1980 constitue l’un des deux moments qui ont réveillé la conscience citoyenne et relancer l’espoir dans le pays et notre voisinage. Le moment est venu de faire de cette date un référent démocratique pour l’Afrique du Nord.

D’aucuns estiment que le mouvement est à bout de souffle…
Comme pour toutes les luttes, il y a des hauts et des bas. Actuellement, on observe une respiration, une pause. Mais la problématique est toujours vivace. Vous pourrez l’observer le 20 avril prochain. L’exigence de l’officialisation de la langue amazighe fait partie du gène démocratique du pays. Et cela est fondamental pour l’avenir algérien et même nord-africian. On ne construit un destin national ni sur le reniement ni a fortiori sur la mutilation. C’est vrai que des reculs menacent quotidiennement le combat le plus fidèle et le plus digne de Novembre et de la Soummam. Quand on voit ce que l’on a fait subir à la mémoire de Mouloud Mammeri dans la maison de la culture qui porte son nom, on comprend bien que rien n’est acquis définitivement. Des jeunes revendiquent tamazight, mais tous ne s’empressent pas d’apprendre à l’écrire, des associations culturelles instrumentalisées dégradent la portée et le message d’Avril 1980. Cependant, et en dépit de ces handicaps, le Printemps amazigh reste le seul mouvement d’après-guerre à assumer des objectifs démocratiques clairs. C’est pour cela que nous, acteurs de ce moment privilégié, devons nous astreindre à l’exemplarité éthique car chaque faiblesse peut attenter à ce grand combat que nous avons mené et qui nous dépasse. Il est plus difficile de garder sa fidélité à un combat que de le déclencher. 

Un dernier mot ?
La lutte continue.
N. B.

 

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