MOHCINE BELABBAS : «LE STATU QUO EST DESORMAIS INTENABLE»

Posté par rcdbrto le 17 mars 2015

Mohcine BelabbasLe président du RCD évalue ici l’action de l’opposition regroupée au sein de la CLTD et de l’instance de suivi et de coordination de l’opposition. Il s’exprime aussi sur la situation politique nationale et le statu quo qui devient, selon lui, «de plus en plus intenable». Selon lui, cette situation peut mener au chaos, et seul le pouvoir en assumera la responsabilité.

- Cela fait déjà un peu plus d’une année depuis la création de la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CLTD), dont le RCD fait partie. Quel bilan faites-vous de cette expérience ?

Il est important de signaler de prime abord que c’est la première fois en Algérie que des personnalités et des partis politiques de différentes obédiences ont décidé de se regrouper pour des objectifs bien précis. Avant l’élection du 17 avril, le but était de coordonner nos actions pour le boycott du scrutin présidentiel. Durant cette période, nous avons organisé des actions concrètes.

Il y a eu d’abord le sit-in organisé devant le monument du Martyr, suivi par un grand meeting au niveau de la salle Harcha et d’autres actions au niveau des wilayas de l’est, de l’ouest et du sud. Mais dès le départ, on s’est inscrit dans l’après-présidentielle, puisque durant cette période nous avons installé une commission restreinte chargée de préparer une plateforme à soumettre à débat après cette joute présidentielle.

Cette commission avait déjà avancé dans ses travaux lorsque nous avons décidé de donner naissance à la CLTD. Cela nous a permis de nous présenter face aux acteurs politiques et sociaux avec lesquels nous nous sommes entretenus dans le cadre de rencontres bilatérales sur les grandes lignes de l’avant-projet de plateforme pour les libertés et la transition démocratique que nous avons adopté plus tard lors de la conférence de Mazafran qui a enregistré une participation record.

Vous voyez bien que le bilan de cette expérience est plus que positif puisque les objectifs fixés à cette initiative ont été largement atteints. A l’occasion de cette conférence, nous avons élaboré un certain nombre de résolutions, notamment la création d’une instance de suivi et de coordination de l’opposition, installée moins de trois mois après.

Cette instance continue toujours de se réunir et de prendre position concernant les différentes questions d’actualité nationale. A l’actif de cette instance, il y a notamment les manifestations de rue organisées le 24 février dernier à travers les 48 wilayas du pays et les résolutions de la réunion du mois de novembre, qui fixe un planning des échéances politiques nécessaires à la réussite de la transition.

- Justement, vous dites que l’initiative est une réussite, mais les actions menées jusque-là sont vaines dans la mesure où le pouvoir refuse toujours de négocier avec vous…

Il était clair dès le départ qu’on n’allait pas changer la donne en l’espace de 24 heures. Si on doit évaluer les actions et les activités de l’opposition, il faut le faire par rapport aux objectifs fixés au début. Mais, en l’occurrence, l’objectif est et reste la construction d’un nouveau rapport de force favorable à l’opposition, ce qui nécessite plus de temps.

Maintenant, nous sommes en période de sensibilisation à travers des actions que nous menons ensemble à travers les différentes wilayas du pays. Il y a aussi les actions organisées au niveau partisan et qui visent le même objectif. Je pense que les lignes ont bougé, mais cela reste toujours insuffisant. Parce que nous sommes dans une conjoncture très difficile et face à un pouvoir qui dispose encore de beaucoup de moyens, notamment ceux de la répression et de la manipulation.

Régulièrement aussi, les actions de l’opposition sont interdites par l’administration, la dernière en date est la conférence que nous devions organiser à l’hôtel Safir autour de l’institutionnalisation de l’instance indépendante de gestion des élections. Je pense que si nous continuons à maintenir la pression sur le pouvoir par l’action collective, nous enregistrerons de plus en plus d’adhésions citoyennes et nous contraindrons le pouvoir à se présenter à la table des négociations dans des délais relativement courts.

- Quelles sont les contraintes objectives qui empêchent, selon vous, l’opposition à construire ce nouveau rapport de force ? Cela est-il dû à la faiblesse des partis d’opposition ?

La plus grande entrave est dans l’absence des conditions de l’exercice et de la compétition politiques exercée par des luttes pacifiques. C’était d’ailleurs la raison qui nous a encouragés à travailler ensemble. Tous les partis se sont rendus compte que les conditions de l’exercice politique ne sont pas réunies, à partir du moment où les activités dans les salles ne sont pas autorisées, les actions de rue sont interdites, voire même réprimées et l’accès aux médias publics n’est pas garanti aux partis d’opposition, les élections ne sont pas libres et transparentes… Les conditions dans lesquelles nous évoluons sont très difficiles. A cela s’ajoutent les manipulations et les pressions dont sont victimes les militants de la part de la police politique.

- Ne faudrait-il pas que les partis d’opposition en Algérie se remettent en cause pour pouvoir gagner une place importante dans la société ?

Je pense que les partis politiques d’opposition se sont déjà remis en cause. Ils ont, pour une fois, compris qu’il faut agir ensemble. C’est déjà une remise en cause. Maintenant, il y a un dialogue serein qui s’est instauré entre les partis politiques de l’opposition. Il y a même une évolution dans le discours politique des uns et des autres. Les partis politiques se rejoignent sur beaucoup de questions et tous ont compris que l’objectif principal est de recréer les conditions de l’exercice et de la compétition politiques.

Une fois cet objectif atteint, on pourra se retrouver face à face dans des compétitions électorales sur la base de projets de société qui ne sont pas tous les mêmes et qui peuvent même être diamétralement opposés. C’est cela la démocratie. Vous voyez qu’il ne s’agit pas pour nous de nous substituer les uns aux autres ou de nous recruter les uns les autres. C’est aussi parce qu’en 1962 la pluralité a été bannie pour laisser place à un parti unique que nous en sommes là aujourd’hui.

- Le RCD, comme la majorité des partis d’opposition, a boycotté la présidentielle d’avril 2014. Dans quelques semaines, c’est le 1er anniversaire du quatrième mandat du président Bouteflika. Quelle est votre appréciation de la situation politique du pays ? 

Depuis le 17 avril 2014, nous avons eu droit à un seul discours du chef de l’Etat lu à l’occasion de la cérémonie d’investiture et onze (11) courts messages, dont dix (10) à l’occasion de diverses cérémonies commémoratives et un (1) inséré dans un communiqué d’un Conseil des ministres. Aucune décision ou mesure concrète n’y a été annoncée, à part la révision de la Constitution qui n’a pas encore vu le jour.  Trois réunions du Conseil des ministres et un conseil restreint par ailleurs non réglementaire.

Il suffit de constater que seules 10 lois ont été adoptées par le Parlement algérien pendant toute cette période pour se rendre compte de l’ampleur de la panne. Le Parlement marocain a adopté 28 projets de loi durant les mois de janvier et février 2015 et la France 9 projets de loi durant les 10 premiers jours du mois de mars 2015. Jamais le pouvoir algérien n’a été autant incapable d’initiative.

- Le pouvoir peut-il continuer à gérer de la même manière jusqu’à la fin du quatrième mandat ?

Le problème est que le pouvoir ne gère rien. Nous sommes dans une conjoncture caractérisée par une multiplication des centres de décision. On le vérifie chaque jour. Cette situation est la conséquence de l’illégitimité du pouvoir. L’essentiel de la classe politique et de l’opinion publique reconnaît qu’on est face à une vacance et une illégitimité du pouvoir. Pour l’instant, les hommes du système tentent de gagner du temps.

Mais jusqu’à quand ? Il n’y a même pas d’entente au sein d’un même gouvernement sur les questions essentielles. C’est quand même grave que les présidents des deux chambres du Parlement ne soient pas informés sur la programmation ou pas de la révision de la Constitution pour la session parlementaire en cours et qu’ils ne sachent rien sur le contenu du projet. Je ne crois pas que ce mandat arrivera à son terme. Le statu quo est désormais intenable.

- Est-ce la conséquence de la maladie et de l’absence du président Bouteflika ?

C’est plutôt la conséquence du viol de la Constitution en 2008. Le RCD était le seul parti à avoir voté contre ce projet à cette époque. Depuis cette révision, le pays est rentré dans une grave crise politique. L’élection présidentielle de 2009 a été boycottée par les acteurs politiques les plus sérieux et les candidatures enregistrées étaient folkloriques.

La situation s’est encore aggravée avec l’évacuation du chef de l’Etat à l’hôpital du Val-de-Grâce pour trois mois en 2013. Les révoltes en Tunisie, Libye et Egypte et la guerre au Mali ont compliqué encore plus la tâche du pouvoir algérien. Il faut rappeler aussi que les annonces de réformes politiques engagées en 2011 se sont soldées par des régressions à tous les niveaux. Tout cela a eu un impact sur l’opinion publique qui ne croit plus au pouvoir et à ses annonces.

- Mais pourquoi une présidentielle anticipée ?

Nous demandons cela parce qu’il n’y a pas de Président et que nous sommes face à un pouvoir où personne ne décide, à part pour réprimer ou pour instrumentaliser la justice. Certes, sur le plan formel, il y a un chef de l’Etat. Circonstance aggravante, ce chef de l’Etat est durablement malade, ce qui a conduit à une paralysie au niveau du gouvernement et du Parlement. C’est ce qui a mené vers une multiplication des centres du pouvoir sans qu’aucun de ces centres ne décide réellement.

C’est ce qui explique la cacophonie et le cafouillage dans le traitement des manifestations dans le Sud. Plusieurs décideurs et responsables politico-militaires ont tenté leur chance à Ghardaïa et aussi à In Salah. Le chef du gouvernement, des ministres, le DGSN, des généraux de l’armée… ont tous défilé dans ces deux wilayas sans arriver à convaincre. C’est la première fois que l’armée a été impliquée dans la gestion des conflits politiques et sociaux conjoncturels.

- Quel avenir pour le pays devant la situation que vous venez de décrire ?

Il n’y a pas une infinité de scénarios. On a le choix entre l’alternance ou le chaos. Le pouvoir avec tous ses segments portera la responsabilité du chaos s’il s’entête dans son refus de rentrer en discussion avec l’opposition pour réussir une transition démocratique, pacifique et graduelle. L’institutionnalisation d’une instance indépendante pour la gestion des élections et l’organisation d’une présidentielle anticipée étant une des conditions nécessaires à cette évolution. Il est urgent de donner à l’Algérie un Président et des institutions élues légitimes pour déjà rétablir la confiance et relancer l’espoir dans un avenir collectif évaluable et contrôlé par la volonté du citoyen.

- Qui peut, selon vous, imposer l’organisation de cette présidentielle anticipée ?

Il y a deux forces qui peuvent peser dans la prise de cette décision. La première est le pouvoir avec tous ses segments et le consentement du chef de l’Etat lui-même. La démission de Liamine Zeroual de la fonction de chef de l’Etat a bien été provoquée par les acteurs du système. La seconde possibilité peut venir de l’opposition si cette dernire parvient à construire le rapport de force à même de contraindre le pouvoir à s’asseoir à la table des négociations. Dans les deux cas, il s’agit d’arriver à une présidentielle anticipée organisée par une instance indépendante.

- Et l’armée, peut-elle jouer un rôle ?

Pas en tant qu’institution. L’armée nationale a des missions et prérogatives qui sont bien définies dans la Constitution et il faut les respecter. Cela dit, si des militaires en activité ou en retraite pensent qu’ils peuvent être entendus par le chef de l’Etat, ils peuvent le conseiller et essayer de le convaincre.

- Aujourd’hui, certains acteurs politiques parlent du pouvoir de l’argent qui influence la décision politique. Pensez-vous que, réellement, il y a un lobby économique puissant qui pèse sur le plan politique en Algérie ?

Il n’y a pas d’hommes d’affaires puissants en Algérie au point d’avoir de l’influence sur la prise de décision politique. Il y a, en revanche, des décideurs qui essayent d’exploiter certains acteurs économiques et qui leur donnent l’illusion d’avoir un poids politique. L’Algérie a connu des expériences où des acteurs économiques ont tenté de trop se prévaloir de leur compagnonnage avec des hommes du pouvoir, mais ils ont mal terminé et on sait tous ce qui est advenu de Khalifa. Il y a, par contre, beaucoup d’acteurs économiques crédibles qui, eux, essayent d’éviter de se mettre sous les projecteurs, malgré leur réussite et leur apport au développement du pays pour ne pas s’attirer encore plus les pressions de l’administration.

Les dérives actuelles sont imputables au pouvoir politique. Vouloir dédouaner un élu  – même si son mandat est entaché par la fraude électorale – pour désigner à la vindicte populaire des entrepreneurs qui ont bénéficié, à un moment ou un autre, des largesses du pouvoir relève de la tromperie qui rappelle les pratiques de Staline qui accusait ses collaborateurs des crimes qu’il a soigneusement ordonnés lui-même.

Madjid Makedhi (El Watan – Dimanche 15 mars 2015 -)
 

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